Flashés sur la route

Posted on 8 décembre 2010

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De la photographie «intrusive», pourrait-on dire. S’imaginer au volant, en rentrant de vacances ou du travail, avec les enfants qui chahutent à l’arrière, ou perdu dans ses pensées. Quiconque a vécu une telle situation sur les routes ouest-américaines des années 90 a peut-être eu la chance (ou la malchance) de dépasser le véhicule d’Andrew Bush. Et de se voir voler une courte seconde d’intimité.

© Andrew Bush, – Beverly Hills high school students (?) cruising west at 38 mph along Sunset Boulevard on a weekend in February 1997

De 1989 à 1996, l’artiste américain, né à Saint-Louis (Missouri) en 1956, s’est mis en tête de photographier les conducteurs des rues et des autoroutes aux abords de Los Angeles. Avec un appareil muni d’un flash installé sur le siège passager, volant dans une main, déclencheur dans l’autre, Andrew Bush a capturé l’image des hommes et des femmes en voiture qui le doublaient. S’offre ainsi à nos yeux un panel diversifié de l’Amérique de cette époque, âges et classes sociales confondus, dans des bagnoles cabossées ou neuves, des paysages en arrière-plan fleuris ou désertiques…

«Calme absolu». Bush revendique l’exigence d’un sociologue méticuleux : «C’est un travail anthropologique qui vise à identifier les différents types de chauffeurs. La frontière public-privé créée par la vitesse du mouvement est présentée dans le calme absolu, ce qui permet de voir les caractéristiques individuelles qui sortent alors de l’anonymat. Il est difficile de prêter attention aux autres conducteurs, de les voir, de les étudier… sans créer d’accidents.»

 

 

Ces images mises bout à bout, allant toutes d’est en ouest, font d’abord sourire. Puis elles rappellent ces moments que l’on a tous connus, à jeter un regard furtif sur la voiture d’à côté. Sauf qu’ici on prend le temps de décortiquer chaque détail. Les véhicules ressemblent d’ailleurs à celles et ceux qui les conduisent. Comme cette blonde platine d’une soixantaine d’années, couette haute sur la tête et outrageusement maquillée, se limant les ongles au feu rouge dans sa voiture rose bonbon. Ou ce moustachu tatoué dans sa Camaro jaune sur la «route 101, roulant à approximativement 71 miles à l’heure [près de 115 km/h, ndlr] quelque part à Camarillo, en Californie, un après-midi d’été de l’année 1994».

Coureurs.Vector Portraits est l’une des expositions – la première en France de cet artiste, qui naguère consacra une de ses séries aux moquettes à égouts de Paris – proposées par la biennale Lyon Septembre de la photographie, spécialisée dans la photo documentaire. Thème de cette édition : «US Today After», réflexion en images sur l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui. Gilles Verneret, directeur du festival, a découvert Bush par hasard, à New York. Il a hésité avec Runners, une autre série réalisée en Californie. Le photographe avait saisi les coureurs, le long des plages de Santa Monica, avec la mer comme seul horizon.

© Andrew Bush

© Andrew Bush

Pour cet artiste, qui vit actuellement à Los Angeles, la photographie n’est qu’un médium destiné à transmettre son art. Il se dit plasticien, malgré son diplôme de photographie de l’université de Yale, obtenu en 1982. «Mon dernier grand projet montre les bibliothèques personnelles de deux philosophes antagoniques : Jacques Derrida et John Searle», explique-t-il. Cette installation, Speech Acts, alterne images prises à Ris-Orangis (Essonne) chez Derrida et à Berkeley (Californie) chez Searle. Elle remet au jour la querelle virulente à laquelle se sont livrés ces penseurs, dans les années 70, opposant déconstruction et langage ordinaire.

© Andrew Bush – Jacques Derrida’s room of his published books in his home in Ris Orange, France, 2001

Margaux Duquesne, pour Libération, octobre 2010, à l’occasion de l’exposition «Vector Portraits» d’Andrew Bush, au Bleu du ciel, 48 rue Burdeau, Lyon 1.

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