High Tech : de mieux en pire

Posted on 7 septembre 2012

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REVOLUTION@TUNISIA.TN from Johann Rousselot on Vimeo.

Objets de culte pour les uns, dénoncées pour leurs dérives par les autres, les nouvelles technologies ont, qu’on le veuille ou non, changé nos modes de vie et nos comportements. Des geeks en pleine montée d’adrénaline de la Silicon Valley à l’effet dévastateur de leurs déchets dans les pays en développement, en passant par le Printemps Arabe fortement imprégné d’Internet, le festival international de Photojournalisme Visa pour l’Image présente à Perpignan trois reportages traitant du progrès… En bref, la technologie sous toutes les coutures. Tour d’horizon.

Tunis, Tunisie, janvier 2011. Mohamed, 23 ans, co-administrateur d’€™une page Facebook qui diffuse en permanence des informations sur la révolution, et connecté au réseau Anonymous.
© Johann Rousselot / Signatures

Sans elles, les révolutions auraient eu lieu évidemment. Cependant, les nouvelles technologies ont accéléré le processus. C’est le point de départ duquel est parti le photographe Johann Rousselot, avec sa série « Colères », exposée au Couvent des Minimes de Perpignan. « J’ai été marqué par la puissance cachée d’Internet, derrière ces révolutions. Il y avait déjà eu des prémices, en Iran, avec la révolution verte. » Ce photographe, né à Bruxelles, a tiré le portrait de jeunes activistes de ces révoltes, qu’ils soient Syriens, Marocains, Tunisiens, Égyptiens ou Libyens. Étonnant à Visa pour l’Image, qui présente habituellement un travail plus épuré, le photographe a incorporé de la « matière » à chacun de ses portraits : graffitis, slogans, pochoirs capturés sur les murs de Benghazi ou de la place Tahir ; bribes d’Internet sélectionnées pour leur sens, portrait du roi Marocain qu’il superposera aux visages des militants, extrait d’une timeline Twitter de l’un des jeunes photographiés… Chaque apport « artistique » se veut néanmoins informatif et porteur d’un message. « Je me doutais bien qu’en photographie, j’allais tourner en rond au bout d’un moment. En image fixe uniquement, j’étais coincé d’entrée de jeu. », explique le reporter. Et il contourne la difficulté avec originalité, une esthétique qui colle au propos. Ainsi, nous rencontrons par exemple des militants du M20 (Mouvement du 20 février), des « révolutionnaires freelance », des blogueurs activistes, des data-journalistes ou encore des Anonymous, auréolés par ces « messages » issus de leur propre histoire.

Brega, Libye, mars 2011.
« La partie est terminée » – « Va en enfer avec le diable ».
© Johann Rousselot / Signatures

Avec ces outils (blogs, vidéos, réseaux sociaux) aux mains du peuple, plus personne aujourd’hui ne pourra passer une révolte populaire sous silence. C’est, en somme, le message principal de ce reportage. Un message que le photographe souhaite néanmoins nuancer : « Internet était un outil très important en Tunisie. Des gens me disaient : « Grâce à ça, on s’est sentis moins seuls, on s’est rendus compte qu’on était nombreux ! » Mais ce n’est pas aussi évident en Syrie, par exemple. Ils skypent beaucoup, ont des chaînes Youtube etc. On voit pourtant que la situation est loin de s’améliorer. Mais Internet reste un outil organisationnel, de communication, de déclenchement de campagne. C’est devenu le média des activistes, de toute opposition, qui laisse sur le bas-côté la cyberpolice qui ne pourra jamais contrôler le web à 100 %. » Les nouvelles technologies n’ont donc pas marqué l’Histoire : elles n’ont été qu’un outil pour l’écrire. Un peu plus vite.

Les hippies de la Silicon Valley

Au concept de ces technologies s’accorde le principe du « toujours plus » : « plus petit », « plus puissant », « plus rapide » et bien sûr… toujours « plus d’argent ». Le photographe Doug Menuez expose à Visa des photographies réalisées dans les coulisses de la montée en puissance de celui qui deviendra l’un des rares businessman idolâtré par ses fans : Steve Jobs. Lors de sa mort l’année dernière, il a beaucoup été question de ses talents de visionnaire et de son sens du marketing hors du commun. Les voix critiques n’ont pas manqué de rappeler les nombreuses dérives qu’engendrent aujourd’hui encore certaines usines d’Apple, en Chine (Foxconn) par exemple. Cependant, le reportage de Doug Menuez nous raconte l’époque où s’est écrite l’histoire de la célèbre marque à la pomme. Pendant des années, le reporter a côtoyé les équipes travaillant autour de ce gourou, déjà hautement respecté – pour ne pas dire vénéré – par ses collaborateurs.

Du soleil chez NeXT, à Sonoma, Californie, 1986.
Dans les start-up, il n’est pas rare de rester enfermé plusieurs jours de suite, sans même voir le soleil. Jeune employé de NeXT au travail sur un des premiers ordinateurs Macintosh.
© Doug Menuez / Contour by Getty Images / Stanford University Libraries

Les images, de cette série intitulée « La révolution numérique 1985-2000, nous rappellent que Steve Jobs avait été évincé de sa propre société par John Sculley, PDG de la firme de 1983 à 1993. Jobs fonde alors, avec une équipe savamment recrutée (son secrétaire était diplômé de Harvard !), NeXT Computer. Doug Menuez suivra sa troupe, tantôt à NeXT puis à Apple, lorsque Jobs reprendra le flambeau, ainsi que dans d’autres entreprises technologiques. À NeXT Computer, l’objectif était d’intégrer la puissance d’un ordinateur central dans un boîtier de quelques centimètres cubes, à des prix abordables pour le monde universitaire. “Steve Jobs est le symbole d’une génération qui émergeait : ils voulaient changer le monde de l’éducation. », se souvient le photographe. Il transparaît dans ces images une volonté sans faille de la part de cette bande de geek’hippies de marquer l’Histoire. “Changer le monde demande bien des sacrifices.”, lâche Menuez, comme pour expliquer certaines images frappantes. On croise ainsi Sarah Clark, programmatrice chez Apple… son bébé dans les bras. En légende, il est écrit qu’elle l’a amené au travail pendant deux ans, en ne quittant que rarement le bâtiment. « Quand elle l’allaitait ou lui faisait faire sa sieste, elle tirait simplement le rideau », lit-on sous le cliché. Une autre image montre une partie de basket entre collègues au lever du jour, après une nuit entière passée à écrire des lignes de codes… Certains portraits montrent des personnages qui ont laissé leur empreinte dans l’histoire de l’informatique, sans pour autant que leur noms aient été gravés dans le marbre. Ainsi, Steve Copps, « héros modeste et méconnu de la Silicon Valley », qui a notamment aidé à concevoir le Finder du Mac ; ou encore Susan Kare, qui a conçu les icônes d’un grand nombre de systèmes d’exploitation, dont Macintosh et Windows…

« Geek Sex », Adobe Systems, Mountain View, Californie, 1991.
Deux employés de chez Adobe, en couple dans le civil, en train de mimer, de façon rudimentaire mais techniquement adéquate, un acte sexuel lors d’une fête d’Halloween.
© Doug Menuez / Contour by Getty Images / Stanford University Libraries

Maître de chapelle 2.0

Mais les photos font bien sûr la part belle à celui que le photographe décrit comme « parfois rustre, critique, voire revanchard », même si la plupart du temps, « il respirait la joie de vivre, avait un sourire contagieux et dégageait une énergie irrésistible. Il inspirait tous ceux qui l’entouraient. ». Si au moment où ces photos ont été prises, personne n’aurait pu deviner l’ampleur de la réussite de Jobs & Co, le photographe réussit à recréer l’ambiance de cette période où ces accros au boulot rêvaient de bouleverser l’univers de l’informatique. « J’avais l’impression d’avoir rencontré une tribu, de réaliser un travail anthropologique. Je me suis moi-même fait absorber par ce monde et je suis devenu un peu fou. Je restais parfois jusqu’à 3h du matin. Dès que je pouvais, j’allais à la Silicon Valley. Au début, je m’intéressais au comportement humain, puis je suis devenu un initié de ces technologies. », avoue Doug Menuez. En 2000, pourtant, il décide d’arrêter de travailler sur ce sujet : « Je ne supportais plus cet univers, qui avait changé et était désormais dirigé par la finance. » L’idéalisme des débuts n’est plus.

Une vie après la mort

Nigeria, 2012
© Stanley Greene / NOOR

Après la naissance de ces technologies survient leur mort. Que deviennent les déchets générés par cette industrie titanesque ? C’est un sujet sur lequel on ne l’attendait pas : Stanley Greene,  natif de Brooklyn, ancien militant des Black Panthers, membre fondateur de l’agence Noor, a couvert de nombreux conflits : Irak, Somalie, Rwanda, Tchétchénie et plus récemment les décombres de l’ouragan Katrina. Visa pour l’Image expose cette année un travail qu’il a réalisé sur la pollution des déchets liés aux technologies : « Les cimetières de l’électronique ». En effet, aux États-Unis, 130 000 ordinateurs sont jetés chaque jour, plus de 100 millions de téléphones par an. Le photographe a enquêté sur les conséquences néfastes de ces rebuts sur la santé de certains travailleurs, mais également sur l’environnement. Cette série d’images, d’un noir et blanc fidèle à son auteur, nous emmène en Inde, en Chine, au Pakistan et au Nigeria, à la rencontre d’hommes, de femmes et d’enfants vivant de ce marché noir du recyclage et du démantèlement des déchets électroniques. « Notre société est celle du jetable. Or, ces déchets provoquent des maladies sans que les victimes ne se rendent compte que c’est là la source de leurs maux », dit la légende d’une photographie.

Pour expliquer cette petite économie parallèle aux conséquences désastreuses, rappelons que le recyclage d’un ordinateur coûte 25 dollars en Occident, quand il revient à moins d’un dollar dans les pays émergents. Pire encore, 90 % de ces machines pourraient encore fonctionner. Seulement, leur réparation revient plus cher que de s’en débarrasser. Ainsi la Chine, par exemple, a vu fleurir des usines de recyclage de déchets technologiques dans la plus grande discrétion : « Maintenant, par crainte des médias et des voleurs, tout est caché dans des usines, des ateliers ou dans les cours des maisons », décrit le reportage. Au Pakistan, le photographe américain témoigne à la fois de la mainmise de certains caïds, les « cloutiers », sur tout ce qui entre et sort des usines ; ainsi que d’un système qui emploie des enfants travaillant au tri des déchets – la plupart orphelins et originaires d’Afghanistan, considérés comme des parias dans les écoles. Au fil des images, on découvre des hommes brûlés en tentant de récupérer des objets lors des incinérations. La manipulation de déchets électroniques peut également entraîner le saturnisme, une maladie reconnue par les experts médicaux et qui peut provoquer des troubles psychologiques.

Une batterie à la mer

Nigeria, 2012
© Stanley Greene / NOOR

Au Pakistan, les déchets non récupérables sont déversés dans le fleuve Lyari et, au gré des courants, polluent l’écosystème marin de la mer d’Arabie. En Chine, les sols sont saturés de métaux lourds : étain, plomb, chrome… Les toxines s’écoulent dans les nappes phréatiques et rendent ainsi l’eau impropre à la consommation. La culture du riz en est sérieusement affectée, les terres arables ravagées… Au niveau de l’air, les usines de traitement des déchets dégagent des fumées chargées en dioxines qui emplissent l’air et finissent par se fixer au sol. Une triste réalité mise en lumière par ce reportage photo sombre, éclairé par les informations fatalistes qu’il délivre.

Si des petits génies ont su créer les inventions technologiques tels que smartphones, laptops, tablettes et autres gadgets, les cerveaux se font rares quand il s’agit de trouver des solutions pour la fin de vie de ces produits high tech.

 

Boîte noire :

L’obsolescence programmée, expliquée ici et .

Diffusée sur ABCNews, une enquête dans la plus importante usine sous-traitante d’Apple, Foxconn.

Le lobbying de Microsoft qui convoite l’Education nationale en France, c’est ici.

Le webdoc complet de Johann Rousselot, « revolution@tunisie.tn », c’est .

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