Robert Capa, naissance d’un mythe

Posted on 27 octobre 2013

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Comment l’Hongrois Endre Friedman, passionné de politique et de littérature, est-il devenu Robert Capa, grand reporter photo de son époque et aujourd’hui référence du photojournalisme ? Retour sur un parcours hors du commun. 

Portrait publié dans le Picture post, le 3 décembre 1938 avec une série de photographies sur la guerre d’Espagne.

Portrait publié dans le Picture post, le 3 décembre 1938 avec une série de photographies sur la guerre d’Espagne.

Le 22 octobre 1913, Endre Friedman de son vrai nom, naît en Hongrie à Budapest, d’une famille juive propriétaire d’un salon de couture en vogue. Surnommé Bandi, depuis son enfance, il veut devenir chroniqueur de presse au lycée, pour combiner ses deux passions : la politique et la littérature. En 1931, il n’a alors que 17 ans mais il quitte son pays pour des raisons politiques : son rapprochement avec un membre du parti communiste et sa lutte permanente contre le régime répressif de son pays. Il se rend à Berlin où il va étudier le journalisme. Pour financer ses études, il travaille dans une agence de photographie qui va vite lui confier un appareil pour qu’il fasse des reportages, décelant son talent. Il fuira ensuite l’Allemagne, à l’arrivée d’Hitler en 1933.

Il s’installe à Paris où il commence à travailler régulièrement pour le magazine Vu et se fait appeler André. Il se lie d’amitié avec deux photographes de son âge : Henry Cartier-Bresson, lui-même issu d’une famille aisée qui a fait fortune dans la filature et le textile, et David « Chim » Seymour. Ils s’enrichissent mutuellement et partagent leurs passions : la politique et la photographie. Ils révolutionnent en travaillant avec des appareils petit format, prônant « une esthétique de la spontanéité apte à saisir le « moment décisif » » cher à Cartier-Bresson, selon Richard Whelon, historien et biographe de Robert Capa[1].

« Il s’appellera Robert Capa. »

Gerda Taro (© Robert Capa)

Gerda Taro (© Robert Capa)

André rencontre Gerda, une femme de gauche engagée qui va devenir sa compagne et son agent, et avec qui il prévoit de se fiancer. Ils partagent ensemble la conviction que la photographie peut être un atout efficace dans la lutte antifasciste. En France, la mauvaise maîtrise de la langue d’André le dessert, ainsi que son nom « Friedmann » : sur la place de Paris, un photographe plus âgé que lui et bien implanté, Georges Friedmann, provoque la confusion dans les magazines qui ont pour usage de ne citer que les noms de famille… En 1936, André et Gerda décident donc de lui créer un personnage : « il sera américain, séduisant et apprécié, il s’appellera Robert Capa »[2].

« Les images sont là, il n’y a qu’à les prendre. »

Les premières photos de Capa qui marqueront les esprits seront réalisées pendant la guerre d’Espagne. Il les publiera dans Vu, Weekly Illustrated en Grande-Bretagne et Life en Amérique. Pour le grand public de l’époque, sans télévision, ces photos seront le seul témoignage du conflit. La force des photos de Capa est très vite reconnue, il sera même l’auteur d’une des plus grandes photos de guerre : Mort d’un milicien. Son authenticité sera mise en doute, lors de sa publication. On sait aujourd’hui qu’elle a été prise à Cerro Muriano, le 5 septembre 1936 et que le soldat touché (la photo est intitulé « The Falling Soldier » sur le site de Magnum) s’appelait Federico Borrel Garcia. En 1937, Robert Capa s’exprime sur cette controverse : « En Espagne, pas besoin de trucage pour prendre des photos. Inutile de poser. Les images sont là, il n’y a qu’à les prendre. C’est la vérité qui fait les meilleures photos, la meilleure propagande. » Sa compagne Gerda meurt sur le front, lors d’un reportage. Capa ne s’en remettra jamais. Il s’embarque pour New York, rejoindre sa mère et son frère.

Gerda au front, à Brunete (© Robert Capa)

Gerda au front, à Brunete (© Robert Capa)

Aux Etats-Unis, il travaille pour le magazine Life, pour qui il devient correspondant de guerre, accrédité à l’armée américaine. Robert Capa couvre notamment le débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, avec la première vague de troupes américaines sur Omaha Beach. Il rapporte 72 vues, prises au péril de sa vie, mais 11 seulement seront sauvées : le technicien du laboratoire de Life se trompe de réglages, dans l’empressement du bouclage, et les pellicules de certains appareils sont endommagées. Lorsque Life publie ces photos, le magazine explique qu’en raison du tremblement du photographe, elles sont « justes un peu floues ». Par dérision, Capa s’inspire de cette formule pour titrer ses mémoires de guerre.

Omaha Beach, Normandie, 6 juin 1944. La première vague de troupes américaines débarque, © Robert Capa.

Omaha Beach, Normandie, 6 juin 1944. La première vague de troupes américaines débarque, © Robert Capa.

Jusqu’à la fin de ses jours, Paris restera son quartier général, son « camp de base pour ses expéditions à travers le monde. » En 1945, il tombe amoureux de l’actrice Ingrid Bergman. Ils passent plusieurs mois ensemble à Hollywood où Capa rédigera ses mémoires et deviendra réalisateur-producteur. Il photographie l’actrice sur le plateau des Enchaînés d’Alfred Hitchcock. Sans grand succès dans le cinéma, hormis un petit rôle dans Tentation, de Charles Korvin, il s’essaie ensuite à la réalisation de documentaires mais sans réel plaisir ni résultat probant. Il finit par proposer à Life et à d’autres magazines des photoreportages sur les plateaux de tournage de ses amis John Huston et Howard Hawks.

Hollywood, avril-mai 1946. Alfred Hitchcock dirigeant Ingrid Bergman dans Les enchaînés, © Robert Capa.

Hollywood, avril-mai 1946. Alfred Hitchcock dirigeant Ingrid Bergman dans Les enchaînés, © Robert Capa.

 En 1947, Capa et ses acolytes, Cartier-Bresson, David Seymour, Georges Rodger et William Vandivert, fondent l’agence de photographes Magnum, organisée en coopérative. Capa lui donnera beaucoup de son temps et lui restera toujours fidèle. A la fin des années 40, il se consacre à l’écriture : il publie des articles sur le ski dans les Alpes, les réceptions et les tables de jeu de Deauville et Biarritz. Il collabore aussi avec de grands écrivains : John Steinbeck, Irwin Show et Ernest Hemingway.

Son dernier reportage

Sur la route de Namdinh à Thaibinh, Indochine (Vietnam), 25 mai 1954. La dernière photographie en noir et blanc de Robert Capa.

Sur la route de Namdinh à Thaibinh, Indochine (Vietnam), 25 mai 1954. La dernière photographie en noir et blanc de Robert Capa.

En 1954, le photographe de Life chargé de couvrir la guerre d’Indochine doit rentrer précipitamment aux Etats-Unis. Life propose alors à Capa 2000 $ pour qu’il parte pendant 30 jours. Le besoin d’argent lui fera accepter cette proposition. Le 2 mai, il s’envole donc pour Bangkok, puis rejoint Hanoï le 9 mai, au moment même où Diên Biên Phu vient de tomber. Il écrit au bureau parisien de Magnum : « Me voici à Hanoï et tout est fini avant que j’ai pu toucher mes appareils. »[3] Mais le Viêt-minh annonce qu’il autorise les Français à évacuer les 750 blessés et les milliers de soldats retenus prisonniers. Capa et un reporter de Life partent dans le nord du Laos pour suivre les opérations. Le 25 mai, une jeep vient les chercher. Les soldats et les journalistes sont arrêtés tout au long de la journée par des mines et des tireurs isolés. A l’occasion d’une halte, Capa aperçoit une patrouille qui progresse dans les hautes herbes : il les photographie. Ce seront ces dernières photos puisqu’il marche au même moment, sur une mine antipersonnel posée par le Viêt-minh, et meurt. Il est enterré dans l’Etat de New York.

John Steinbeck écrit à propos de Robert Capa : « Ses images ne sont pas des accidents. L’émotion qu’elles renferment ne s’y est déposée par hasard. Il savait photographier le mouvement aussi bien que la gaîté ou la détresse. Il savait photographier la pensée. » Richard Whelan, son biographe, estime qu’il « nous rappelle avec une éloquence visuelle inégalée que la force d’âme, la bonté et l’optimisme de chacun d’entre nous sont les remparts les plus robustes et les plus héroïques contre les forces des ténèbres. »[4]

Margaux Duquesne


[1] Richard WHELAN, Robert Capa, Phaidon, 2001, (La collection).

[2] Ibid.

[3] Richard WHELAN, Op. cit.

[4] Ibid.

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