De l’illustration de presse aux premiers photoreportages

Posted on 11 mai 2014

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Dans quel contexte est apparue pour la première fois la photographie de presse ? Dans un premier temps, les journaux illustraient l’actualité par des dessins, réalisés par des témoins, présents sur place. Puis la photographie est née, mais la technique, lourde de contraintes, empêchait les médias de l’utiliser. Finalement, les premiers reportages de guerre sont publiés pendant la guerre de Crimée. Très rapidement, les photographes choisissent de montrer leur point de vue.

La photographie apparaît en 1826, à l’aube de l’ère industrielle. La presse souhaite alors profiter des progrès techniques de son époque, dans un besoin d’information de plus en plus important : l’illustration des journaux se généralise. Les magazines d’actualité l’Illustration ou l’Illustrated London News utilisent la technique de la gravure en « bois de bout », réalisées à partir de croquis faits sur le vif par des dessinateurs présents sur les lieux. C’est ainsi par exemple que les journaux témoigneront de la Révolution de 1848.

Proclamation officielle de la République sur le péristyle du palais de l'Assemblée nationale le 4 mai 1848 - L'Illustration, 13 mai 1848

Proclamation officielle de la République sur le péristyle du palais de l’Assemblée nationale le 4 mai 1848 – L’Illustration, 13 mai 1848

La lithographie est également utilisée : c’est une technique d’impression permettant de reproduire des dessins tracés avec une encre ou un crayon gras sur une pierre calcaire. L’Europe s’équipe à partir de 1845 du télégraphe électrique (inventé en 1832 par Samuel Morse, aux Etats-Unis). Les agences de presse du monde entier se développent grâce à ce procédé : la première, l’agence Havas (créée à Paris en 1835 par un ancien banquier : Charles-Louis Havas), l’agence Wolff (Berlin), l’agence Reuters (Londres), l’Associated Press (New York). C’est dans ce contexte socio-économique que naît la photographie.

Aux origines de la photographie

On doit la première photographie (Point de vue du Gras, 1826) l’inventeur Joseph Nicéphore Niepce. Elle a été prise dans sa maison de Saint-Loup-de-Varennes, près de Chalon-sur-Saône en Bourgogne. Niepce réussit à fixer une image sur une plaque d’étain ou de cuivre sensibilisée au bitume, après une exposition de dix heures :

La Vue du Gras, 1826, Joseph Nicéphore Niepce

La Vue du Gras, 1826, Joseph Nicéphore Niepce

On la connaît plus généralement sous cette forme-là :

La Vue du Gras, 1826, Joseph Nicéphore Niepce

Point de vue du Gras, 1826, Joseph Nicéphore Niepce

À sa mort, sa technique est ensuite améliorée par Louis Jacques Mandé Daguerre : il parvient à raccourcir le temps de pose à quelques dizaine de minutes, au lieu de plusieurs heures, ce qui rend le procédé praticable par tous. Ainsi, le daguerréotype est présenté à l’académie des Sciences en 1839 par le célèbre savant François Arago et commence ainsi à se répandre. En 1839, un autre procédé, le calotype ou négatif sur papier, est mis au point par l’anglais William Henry Fox Talbot, le père de la photographie moderne. Il permet d’améliorer la qualité des images et la multiplication des copies.

Illustrations de presse

Mais la presse de l’époque n’a pas encore les moyens d’utiliser ces procédés et préfèrent des dessins d’imaginations. Certains évènements historiques sont alors photographiés mais non diffusés : l’incendie d’Hamburg de mai 1842, signature d’un traité de paix de mille ans entre la France et la Chine en 1843, conflit entre le Mexique et le Texas en 1846, incendie des silos à grain d’Oswego dans l’Etat de New-York…

41GCWXRYC3L._SY344_BO1,204,203,200_Pierre-Jean Amar, dans son livre Le Photojournalisme [1], remarque que « souvent l’évènement réside dans la prise de vue elle-même, bien plus que dans ce qu’elle montre. Par exemple, les débordements du Rhône en Avignon au siècle dernier étaient fréquents mais c’est le fait qu’Edouard Denis Baldus photographie la grande inondation de 1856 qui lui confère une valeur exceptionnelle.

Bref, la photographie donne à l’évènement son statut particulier. »

La photographie de cette époque n’est donc pas un moyen d’information, puisqu’elle n’est pas publiée par la presse, ce qui ne lui enlève en rien sa grande qualité en matière de documentation, grâce par exemple, aux livres réalisés en ces temps.

L’ère de la « photographie documentaire »

Un conseil de guerre, dans les quartiers de lord Raglan (à gauche), avec le maréchal Pélissier (à droite) et le général ottoman Omer Pacha, au matin de la prise du mamelon vert, un lieu fortifié. © Roger Fenton - Library of Congress.

Guerre de Crimée : un conseil de guerre, dans les quartiers de lord Raglan (à gauche), avec le maréchal Pélissier (à droite) et le général ottoman Omer Pacha, au matin de la prise du mamelon vert, un lieu fortifié. © Roger Fenton – Library of Congress.

La photographie chamboule également les reportages de guerre, par son caractère objectif et véridique : personne ne remet en cause son témoignage. C’est avec la guerre de Crimée (1853-1856) que débute le véritable reportage de guerre. Mais les contraintes de temps de pause longs, ne permettent pas de rapporter des scènes « instantanées ». Ce sont plutôt des portraits d’officiers et des photos des camps qui seront rapportés par Roger Fenton. Ils seront publiés après avoir été gravés sur bois et exposés en France et en Angleterre. Baudelaire en dira même, en 1859 : « Je puis affirmer que nul journal, nul écrit, nul livre, n’exprime aussi bien, dans tous ses détails douloureux et dans sa sinistre splendeur, cette grande épopée de la guerre de Crimée. »

Diaporama de la guerre de Crimée photographiée en 1855

Avec la guerre de Sécession, la photographie commence à porter un jugement moral sur les évènements qu’elle relate. Une des images célèbres de cette guerre est La Moisson de la mort, de Timothy O’Sullivan, prise pendant la bataille de Gettysburg. Le photographe prit le parti de représenter les massacres :

La Moisson de la mort, de Timothy O’Sullivan

La Moisson de la mort, de Timothy O’Sullivan

Un partenaire d’O’Sullivan, également photographe écrit à son propos : « Une telle image porte une morale profitable : elle montre l’horreur nue et la réalité de la guerre, en opposition à ses prestiges. Voici les détails horribles ! Qu’ils nous aident à prévenir la venue d’une autre calamité sur la nation. » Ces mots deviennent la légende originale de cette photographie. O’Sulivan et les autres photographes de cette guerre ont été formés par Mathew Brady. En 1862, le New York Times écrivait de lui : « M. Brady a fait quelque chose pour apporter jusqu’à nous la terrible réalité et le sérieux de cette guerre. Il n’a certes pas rapporté les cadavres pour les mettre dans nos jardins et nos rues, mais il a fait quelque chose de très semblable. »

Guerre de sécession, © Mathew Brady

Guerre de sécession, © Mathew Brady

>> Lire Montrer ou non la guerre, dans Le Temps.

>> Voir d’autres photos de Mathew Brady

A l’extrême fin du XIXème siècle, de nouvelles maquettes de journaux tentent de mieux intégrer les photographies avec une volonté d’esthétisme et de sens. L’utilisation massive de la photographie dans les quotidiens arrive aux alentours de 1910, et son plein développement à la période qui suit la Première Guerre mondiale. En France, en 1910, Pierre Laffitte lance l’Excelsior, premier quotidien illustré de photographies (mais il faut deux jours dans le meilleur des cas pour les imprimer, ainsi que de très gros frais). A partir de 1919, l’Illustrated Daily News, de New York, utilise régulièrement la photographie.

Documentarisme et images de presse

Dans son livre Le Photojournalisme [2], Pierre-Jean Amar distingue deux types d’images à but informatif, même si la frontière est parfois floue : le documentarisme et l’image de presse. La photographie documentaire est une description du monde par un auteur dont l’intention est de communiquer clairement ce qui lui tient à cœur : le photographe cherche à développer son « angle ». Il a un rôle de témoin et d’observateur mais aussi d’enquêteur des situations politiques, économiques et sociales d’une population ou d’un pays. Jusqu’au premier tiers du XXème siècle, ces photographies documentaires seront publiées essentiellement dans les livres ou la presse d’opinion, souvent périodique, mais très rarement dans les quotidiens ou journaux « populaires ».

En 1870, par exemple, Jacob Riis, un jeune journaliste danois du New York Herald Tribune, décide de prendre des clichés du quartier de Mulberry Bend où les « marchands de sommeil » exploitent la détresse humaine, pour persuader les autorités de prendre des mesures nécessaires. Sa série How the Other Half Lives (« Comment vit l’autre moitié ») a réussi à prouver que la misère mène à la délinquance et non l’inverse. Son travail a favorisé la destruction d’immeubles insalubres de Mulberry Bend et la fermeture d’asiles de police.

"How the Other Half Lives" © Jabob Riis.

« How the Other Half Lives » © Jabob Riis.

"How the Other Half Lives" © Jabob Riis.

« How the Other Half Lives » © Jabob Riis.

"How the Other Half Lives" © Jabob Riis.

« How the Other Half Lives » © Jabob Riis.

"How the Other Half Lives" © Jabob Riis.

« How the Other Half Lives » © Jabob Riis.

Le photographe documentariste travaille au grand jour, se sentant porte-parole de la cause qu’il défend. Il est à la fois concerné et engagé. De plus, pour réaliser son reportage, il dispose de tout le temps nécessaire à la réflexion, à l’information, en amont et au moment de la prise de vue. Paul Almasy, photographe et journaliste hongrois né en 1906, parle de « documents historiques d’intérêt froid pour le lecteur » [3], contrairement aux images de presse, qui ont un « intérêt chaud ».

Pour Gilles Favier, interviewé par Photographie.com, photographe et fondateur du festival ImageSingulières,

« Le temps passé est la vertu cardinale du monde documentaire (…) L’optique documentaire est plus dans l’analyse des faits que dans les faits eux mêmes. C’est l’expression d’un point de vue. »

Margaux Duquesne

 

[1] Pierre-Jean AMAR, Le Photojournalisme, Editions Nathan Université, 2000, (Collection Images).

[2] Pierre-Jean AMAR, Op. cit.

[3] Pierre-Jean AMAR, Op. cit.

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